Un moment avec Clémentine Beauvais

Publié le par Sophie

Il y a quelques jours, j'ai découvert cette jeune auteure, Clémentine Beauvais, en lisant son roman pour adolescents La pouilleuse. J'ai adoré la façon dont elle a traité un sujet fort et difficile : celui du racisme poussé à l'extrême.

J'ai eu envie d'en apprendre plus et je peux maintenant vous livrer les réponses qu'elle a gentiment accepté de m'offrir.

 

Je remercie encore Clémentine Beauvais pour le temps qu'elle m'a accordé et je vous promets que vous la retrouverez très bientôt sur le blog à travers ses autres livres.

 


 

L’écriture

 

Pourquoi et comment avez-vous commencé à écrire ?

Honnêtement, je ne me souviens plus du tout ! Comme beaucoup d’enfants, j’imagine, j’écrivais (ou je dictais à des adultes patients) les histoires qui me venaient à l’esprit. Ça n’a jamais été une décision consciente.

 

De quoi vous inspirez-vous ?

De tout ce qui m’entoure, mais l’actualité en particulier semble inspirer beaucoup des thèmes de mes livres. Mes lectures (complètement omnivores) jouent également un grand rôle. Mais en général, et je pense que c’est le cas pour la plupart des auteurs, c’est difficile de dire exactement d’où viennent les idées.

 

Avez-vous un rituel d’écriture ?

Pas vraiment, à part que je coupe ma connexion internet ! J’écris quand je peux. J’ai assez peu de temps. Je passe parfois des semaines sans écrire une ligne. Par contre, j’ai une sorte de rituel pour le brainstorming (ça y est, j’ai tué toutes mes chances d’entrer à l’Académie Française) : je marche une à deux heures par jour, pour aller à la fac et en revenir, et je passe beaucoup de temps sur le chemin à creuser des idées, réfléchir à des tournures de phrases, échafauder mes histoires, etc. 

 

Quels sont vos projets en cours ?

J’en ai toujours huit à dix sur le feu, et j’en finis très peu, c’est assez désespérant.  En ce moment j’écris un roman qui, j’espère, sera mon prochain livre pour ados après La pouilleuse. C’est à nouveau un roman réaliste, sur un thème encore une fois inspiré de l’actualité. Il est question de honte. Pas violent en soi, mais (très) risqué... Je ne peux pas en dire plus. J’ai un beau projet collectif en cours, aussi pour les ados. Et enfin, en anglais, je dois écrire avant avril le troisième tome de ma série d’aventure/humour pour les 8-12 ans, Sesame Seade.

 

La lecture

 

Avez-vous toujours aimé les livres et la lecture ?

Oui, surtout grâce à mes parents, qui sont d’énormes lecteurs - ma mère en particulier. Mais aussi grâce à mon institutrice de première section de maternelle qui m’a appris à lire très tôt. J’ai toujours été très privilégiée car mes parents m’achetaient des livres en permanence.

 

Quels livres ont marqué votre enfance ?

Fantômette, Fifi Brindacier, Bennett, Tom-Tom et Nana, Harry Potter, le Petit Nicolas… et la dernière fois que j’ai répondu à cette question dans une interview, j’ai oublié Tintin ! Scandale en la demeure : mon père (plus tintinophile tu meurs) a menacé de me déshériter. Donc oui, beaucoup de séries. Et puis abonnée à J’aime Lire pendant des années.

 

À quoi ressemble votre bibliothèque ?

Ma bibliothèque ressemble à ce qui se passerait si tu te baladais dans une librairie dans le noir complet en piochant un bouquin par-ci par-là. J’exagère à peine. Elle est extrêmement éclectique. Il y a évidemment beaucoup de littérature jeunesse, anglo-saxonne et française, pour tous les âges ; plein de classiques de littérature ‘adulte’, quelques contemporains, des BD, un bon paquet de philo, des bouquins de vulgarisation scientifique, et des livres universitaires. Platon côtoie Harry Potter, j’ai l’impression qu’ils s’entendent bien.

 

Si vous deviez conseiller un livre, ce serait :

Un court roman pour ados très frappant que j’ai lu dernièrement : Candy, par Anne Loyer (Éditions des Ronds dans l’O, 2012). Une histoire extrêmement franche et poétique sur l’avortement, l’amitié et les relations entre ados et adultes.

 

Les lecteurs

 

Quelles relations avez-vous avec vos lecteurs ?

Je suis toujours très heureuse quand ils me contactent. Je reçois pas mal d’emails sur La pouilleuse en ce moment. C’est un cliché de dire que c’est la ‘meilleure récompense pour un auteur’, mais comme beaucoup de clichés il y a une part de vérité.

 

Utilisez-vous internet pour parler de vos livres et/ou communiquer avec vos lecteurs ?

Oui, j’utilise (beaucoup) (trop) internet, et en partie pour parler de mes livres – sur mon site (http://www.clementinebeauvais.com), mon blog (http://clementinebleue.blogspot.com), Twitter (@blueclementine)... Mais j’estime qu’une fois qu’un livre est en librairie, le droit imprescriptible du lecteur est de ne pas avoir en permanence à se farcir l’auteur (!) Je ne réponds jamais, par exemple, aux chroniques postées sur Internet ; elles me touchent beaucoup, et je les relaie sur mon site si je les trouve, mais c’est le domaine des lecteurs, pas le mien.

 

Faites-vous des rencontres en écoles, librairies, bibliothèques ?

Oui, le plus possible ! J’adore ça. C’est incroyablement enrichissant, galvanisant et émouvant. Écrire est très isolant, donc c’est presque indispensable pour rester sain d’esprit de voir comment réagissent les jeunes lecteurs. Et la motivation des profs, des bibliothécaires et des libraires fait plaisir à voir.

 

Cinq questions sur La pouilleuse

 

La pouilleuse est le récit d’une agression verbale puis physique d’un groupe d’adolescents envers une enfant. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire cette histoire ?

Un mélange d’actualité (le ‘Gang des Barbares’) et de souvenirs de lycée. On a tous des préjugés, mais qu’arrive-t-il quand ils sont poussés à l’extrême ? Quand on passe de l’abstrait au concret, de l’idée à l’acte ? C’est la question centrale du livre. Il y avait quelque chose d’expérimental dans ma démarche, peut-être : l’envie de découvrir comment traiter d’un sujet comme celui-là sans être racoleur.

 

C’est un texte avec une thématique des plus difficiles, avez-vous hésité à le faire publier ?

Pas du tout. Je préfère les livres difficiles aux livres inconséquents. Et puis, malgré l’étonnement de beaucoup de personnes, la littérature ado est une plateforme parfaite pour ce genre de thèmes. Il y a des livres extrêmement durs, bien plus que La pouilleuse, et depuis longtemps.  Essayez L’éclipse, de Robert Cormier. Un garçon, qui a le malheur de pouvoir se rendre invisible, est témoin de viols, d’inceste, de meurtre, dans les rues sordides de sa ville... ça date de 1988. Je n’étais même pas née.

 

Comment a-t-il été accueilli par les éditeurs et en particulier par Sarbacane qui a choisi de le publier ?

La pouilleuse a été incroyablement bien accueilli. Je l’ai envoyé à trois éditeurs, et les trois ont dit oui, à un jour d’intervalle. Sarbacane est une maison d’édition qui sait ce qu’elle fait en matière de récits courts, forts, difficiles : leur collection pour ados est moderne, brut de décoffrage et sans concessions. Je savais qu’ils n’allaient pas chercher à édulcorer mon texte.

 

Il y a toute une partie de l’histoire dont le lecteur n’est pas directement témoin et dont on ignore d’ailleurs ce qu’il s’est passé. Était-ce pour « adoucir » le côté violent du livre ou bien au contraire pour que le lecteur s’imagine le pire ?

C’est un choix, disons scénographique, que j’ai fait assez tard dans l’écriture du roman. Il devenait de plus en plus évident que l’histoire risquait de sombrer dans le voyeurisme si le narrateur restait sur place. Et puis, comme vous le suggérez, l’imagination du lecteur est beaucoup plus fertile quand elle a moins de détails sur lesquels s’appuyer. Cet interlude dans l’histoire est fortement inspiré par la nouvelle ‘Le cœur révélateur’, d’Edgar Poe. Dans la tête des deux personnages rongés par la culpabilité, les bruits venus de l’appartement du dessus sont assourdissants. Mais pour les voisins, qui de plus ont cultivé une espèce d’indifférence polie pour le reste du monde, ce n’est probablement ‘qu’un petit insecte’.

 

Quel était votre objectif, quel message souhaitiez-vous transmettre avec ce récit ?

Je préfère ne pas parler de ‘message’. Il y a beaucoup de choses dans ce roman, mais elles ne sont pas placées aussi stratégiquement que le terme ‘objectif’ le suggère. C’est plus un mélange de questions et d’idées : la lutte des classes, l’ennui des adolescents privilégiés, le racisme ordinaire, mais aussi la relation entre la vieillesse et la jeunesse, ces deux groupes aux marges de la société. Et enfin la question de la déshumanisation, qui peut prendre beaucoup de formes.

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